Roman : Le poids du passé – chapitre 02

14 Fév 2021 | Le poids du passé

— Tu peux y aller, Donarg. Je pourrai me débrouiller toute seule, commença Isisgard.
— Tu es sûre ? Car cela m’ennuie de te laisser. Ta grossesse est si avancée, lui répondit son époux contrit.
— Bien sûr que cela m’ennuie et je préférerais te garder avec moi. Mais je sais que si tu n’y vas pas, je vais avoir droit à la « soupe à la grimace » toute la semaine.

Donarg prit dans ses bras son épouse et l’embrassa tendrement. Isisgard n’était pas dupe mais aimante. Elle savait qu’elle ne pourrait jamais faire de son époux un ciseleur à part entière. Le nain était un guerrier dans l’âme, toujours coulerait dans ses veines la volonté de se battre. Lorsqu’ils s’étaient connus, il lui avait promis qu’il diminuerait son activité de mercenaire. Il avait tenu sa parole mais il fallait subvenir aux besoins du couple. Les missions d’escorte étaient grassement payées, mieux que ce que pouvait espérer un ciseleur. Cependant garde du corps était une profession risquée. Le fait est qu’elle avait peur pour lui.

vignette Isis et Donarg enlacés

— De toute façon, tu ne pars qu’une dizaine de jours. Le bébé saura bien attendre, répondit la jeune naine autant pour ne pas inquiéter son mari que pour se rassurer elle-même. Et puis j’ai ton médaillon protecteur. (Elle lui montra le joli pendentif qu’elle portait autour du cou, qu’il avait fabriqué quelques jours auparavant.) Tu as gravé une rune de protection dessus, je n’ai donc rien à craindre.
— Tu sais bien que c’est la première fois que je grave cette rune. Je ne suis même pas sûr qu’elle fonctionne. C’est un héritage familial mais mes ancêtres étaient plutôt avares en renseignements. En cas de problèmes, je veux que tu te rendes chez notre voisin, poursuivit le nain.
— Mais il n’y aura pas de problèmes. Et puis, c’est ta dernière mission. N’est-ce pas mon cabochard de bouc ? Promis ?
— Promis. Un nain n’a qu’une parole, foi de Donarg Mâchefer.
Le couple s’enlaça longuement. Donarg se dégagea en premier.
— Le devoir m’appelle, dit-il.

vignette Isis tenant le médaillon

Isisgard glissa ses doigts dans la tignasse de son mari puis lui tendit son casque. Donarg devait accompagner une caravane de marchandises de la cité-mine du Rakdur à la petite bourgade humaine de Trouville. Ce n’était qu’à quelques dizaines de kilomètres mais les mules et les poneys de trait n’étaient pas connus pour leur diligence, surtout lorsqu’ils étaient lourdement chargés.

Le guerrier nain décrocha son arme de la cheminée et jeta sur son épaule son sac de voyage.
— Tu n’as pas oublié tes « chefs-d’oeuvre » ? demanda la naine.
— Non, ma biquette.

Cette fois-ci, il avait glissé dans ses affaires un sac de plus. Il contenait ses dernières créations, essentiellement des pendentifs et des bagues, qu’il avait ciselés des mois plus tôt. Sa femme disait qu’il était un véritable artiste. Lui savait qu’il avait encore beaucoup à apprendre mais il se ferait à ce nouveau métier. Il espérait vendre « ses chefs-d’œuvre » au marché de Trouville. Ainsi « il ferait d’une pierre deux coups », avait-il expliqué à son épouse : il serait payé pour se rendre au marché et à nouveau en vendant ses créations. Le voyage serait bien rentabilisé.

Il avait encore un peu de mal à se faire à cette idée. Lui, un vétéran, bientôt ancien mercenaire, allait devenir un marchand. Dans quelques mois, il serait peut-être même amené à payer des mercenaires pour l’escorter de foire en foire. Il trouva cette pensée tellement saugrenue qu’il ne put s’empêcher de sourire. Si on lui avait conté cela il y a quelques années, il ne l’aurait pas cru. Franchement, l’avenir recelait vraiment plein de surprises.

§§§

— Isssiiiiiiss…
C’était plus une lamentation qu’un appel car son corps n’était que souffrance.
— Isssiiiiiiss…
Sa plainte était à peine audible. Il avait faim, il avait soif, mais surtout il ne comprenait pas. Donarg savait seulement qu’il était revenu sous terre.
— Isssiiiiiiss, murmura-t-il à nouveau.

Il était allongé et tout se mélangeait dans sa tête. Tout était confus. Il revoyait ses compagnons d’armes, le géant, les gobelins et puis son épouse Isis. Isis… Il y avait aussi cette douleur qui irradiait dans toutes les parcelles de son corps. Ce corps, qu’il ne parvenait plus à bouger. Pourquoi ? Pourquoi toute cette souffrance ? Pourquoi tous ses souvenirs se mélangeaient-ils ? Donarg essaya de bouger mais en vain. Alors, il mit toutes ces dernières forces dans son cri :

— Isssiiiiiiss !
Il entendit enfin de l’animation autour de lui.
— Isis, répéta-t-il.

Il sentit le goulot forcer ses lèvres et le liquide au goût amer se répandre dans sa gorge. Incapable de résister, le nain toussa et suffoqua lorsqu’une partie du breuvage s’engouffra dans ses voies respiratoires. Les quintes de toux finirent par s’estomper. Donarg sentit le froid envahir peu à peu son corps. Les souffrances commençaient à s’éteindre et les images dans son esprit à s’estomper.

— Isis, eut-il la force de murmurer une dernière fois.

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