Roman : Le poids du passé – chapitre 01

26 Sep 2020 | Le poids du passé

Retour vers le passé

Poc… Poc… voilà le bruit des gouttes d’eau qui tombent dans la bassine. Poc… Poc… Poc… Poc…

— Donarg ! Je ne peux pas dormir ! Quand répareras-tu la toiture ? dit une voix féminine.
— Ma biquette, je m’en occuperai demain.
— Quoi, demain ? Tu me l’avais déjà promis hier, avant-hier et avant-avant-hier aussi !
— Mais tu sais bien que je n’en ai pas eu le temps.
— Tu n’as jamais le temps de toute façon.

Poc… Poc… Poc… Poc…

— Donarg !
— Remonte les draps sur ta tête, tu verras, tu les entendras moins.

Poc… Poc… Poc… Poc…

— J’ai déjà essayé cela ne fonctionne pas et puis je vais étouffer sous les draps.
— Viens donc te coller contre moi, lui proposa le nain.
— N’y compte pas mon cabochard de bouc ! Reste de ton côté et tu y resteras tant que tu n’auras pas réparé le toit !
— Attends, j’ai une solution pour ne plus entendre la pluie. Le nain se mit à grattouiller le dos de sa compagne. Tu verras, tu entendras moins le bruit ainsi.
— Ne me touche pas…
Mais la jeune naine n’eut pas le temps d’achever sa phrase, qu’elle succombait aux chatouilles de son compagnon.
Soudainement, un éclair déchira la nuit et éclaira la chaumière.
— Donarg ! cria à nouveau la voix féminine mais cette fois-ci apeurée.
— Ce n’est que le tonnerre, ma biquette. Juste le tonnerre… Tu n’as rien à craindre.
— Mais il semblait si proche. J’ai cru qu’il était tombé sur la maison.
— Non, tout va bien. Reste dans mes bras, Isis. Il ne t’arrivera rien. Je serai toujours là pour te protéger.
— Promis ?
— Promis ma biquette. Un nain n’a qu’une parole, foi de Donarg Mâchefer.
— Je t’aime mon cabochard de bouc.
— Je t’aime ma biquette d’Amour. Dors, je veille sur toi.

Isigard dans son lit image du roman le poids du passé de César Séjourné

TOC… TOC … TOC … TOC …

Après les poc poc maintenant les TOC ! TOC ! Mais que fait mon bouc de mari se demanda la naine en repoussant ses draps. Elle regarda de côté. La place de son époux dans le lit était vide. Son mari n’était plus là. Isisgard s’étira, natta sa chevelure de couleur châtain tirant sur le roux, et caressa le fin duvet de ses joues.

Elle porta son regard autour d’elle. Ils étaient enfin chez eux. Cela faisait sept mois qu’ils étaient mariés. Ils avaient emménagé dans cette petite ferme délabrée. « Ne t’inquiète pas », lui avait dit Donarg, « Je m’occupe de tout ». Le fait est que le nain avait bien arrangé la demeure. C’était modeste mais ils n’avaient pas le goût du luxe. Il y avait le lit à l’opposé de l’âtre, puis la grande table entourée de bancs, la boîte à outils de Donarg, leur vaisselier et le coffre à vêtements. La hache de combat de son mari trônait au-dessus de la cheminée. Il l’avait nommée « Insatiable » car, selon lui, elle avait toujours soif du sang de ses adversaires. C’est qu’il pouvait se montrer poète parfois son cabochard de bouc d’époux. Par contre, il n’y avait pas que sa hache qui avait tout le temps soif pensa-t-elle, le gosier de son mari aussi. Que demander de plus ? Ah si ! Restait la toiture qui fuyait. Heureusement, la pluie avait cessé et Isisgard se doutait bien d’où provenait le bruit.

TOC… TOC … TOC … TOC …

Elle s’arrosa le visage d’eau fraîche, brossa la pointe de ses nattes, puis elle couvrit ses épaules d’une épaisse cape. Elle caressa machinalement son ventre rebondi et sortit pour découvrir l’origine de tous ces « toc toc ». Elle trouva son mari, assis sur le toit, en train de clouer des tuiles en bois pour colmater les fuites.

Donarg prisonnier image du roman le poids du passé de César Séjourné

— Bonjour ma biquette chérie, lui dit son époux.
— Mais que fais-tu sur le toit de si bon matin ?
— Tu vois bien, je répare les fuites comme tu me l’as demandé ma biquette.
— Franchement, tu n’aurais pas pu attendre que je sois réveillée.
— Mais je pensais, une fois terminé, pouvoir me glisser près de toi ma biquette.
— N’y pense même pas mon cabochard de bouc, tu es trop sale ! répondit la naine. (Ses mains caressèrent son ventre. Elle baissa les yeux.) Il pointe de plus en plus. Entre le petit, qui me donne des coups de pied, la pluie dans la maison cette nuit et toi avec tes coups de marteau pour le réveil, je suis d’humeur massacrante. Foi d’Isisgard du clan des Ciseauxvifs, tu as intérêt à bien te tenir Donarg. Cela va être ta fête aujourd’hui pour m’avoir fait endurer ce calvaire !
— Bien sûr ma biquette d’Amour, avec toi, c’est la fête tous les jours.
— Moque-toi de moi, répliqua la naine tout en levant son petit doigt vengeur.
— Je termine au plus vite, pour te rejoindre, répondit Donarg avec un plaisir non dissimulé.

§§§

Poc… Poc… Poc… Poc… le bruit de l’eau qui dégouline. Poc… Poc… Poc… Poc…

Donarg n’avait pas besoin d’ouvrir les yeux pour savoir où il se trouvait. Il savait qu’il n’était pas allongé dans son lit, encore moins dans sa chaumière. Il pouvait se fier à ses sens de nain pour cela. Avec l’humidité ambiante, la fraîcheur de l’air, la pression atmosphérique qu’il ressentait, il n’y avait aucun doute, il était sous terre et son corps était étendu à même le sol.

Ses souvenirs lui revinrent progressivement. Lui et les siens patrouillaient à distance de la cité-mine du Rakdur. Ils étaient tombés dans une embuscade tendue par des gobelins. Un géant était apparu. Il avait sombré dans la rage guerrière, don et fardeau à la fois. Dans les bribes de sa mémoire, des images floues se succédaient. Il se voyait affronter le géant. D’abord, planter sa grande hache « Insatiable » dans l’orteil gigantesque, puis ses coups répétés dans le tendon d’Achille. Il ressentait encore les vibrations lorsque le mastodonte avait chu. Il savait que sa rage guerrière se soldait par un profond sommeil. C’était le prix à payer pour cette débauche d’énergie.

Par contre, ce dont il était sûr était que son absence avait été plus longue que d’habitude. Il y avait aussi cette douleur dans sa tête. Pourquoi sa caboche, pourtant si dure, lui faisait-elle si mal ?

Il tenta d’ouvrir les yeux mais ses paupières étaient trop lourdes. Là encore, nul doute. Il avait suffisamment connu les rixes, durant sa jeunesse, pour savoir ce que l’on ressentait lorsqu’on avait un œil au « beurre noir ». Dans le cas présent, c’étaient les deux. Les hématomes, qui gorgeaient ses paupières de sang, gênaient leur ouverture, ne laissant qu’un mince interstice. Puis, il y avait aussi ce goût cuivré dans la bouche. Lui aussi, il ne le connaissait que trop bien, le goût du sang. Que s’était-il donc passé ? Qu’étaient devenus ses amis ?

Les forces de Donarg l’abandonnèrent.

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