Roman : La compagnie des nains – chapitre 9

31 Juil 2020 | La compagnie des nains

Une sortie qui n’en est pas une

Les nains entendirent les cris de victoire des gobelins au moment même où ils allaient enfin sortir du défilé. Tous s’arrêtèrent car ils savaient que cela ne pouvait signifier qu’une chose, leurs compagnons Poingvaillant avaient succombé. La tristesse se lut alors sur tous les visages. Plusieurs prières muettes s’élancèrent vers le ciel, afin d’accompagner les âmes des défunts vers leur dernière demeure. Là, les dieux nains les attendaient pour célébrer leurs exploits. Néanmoins, la tristesse céda rapidement la place à la détermination. Leur sacrifice n’avait pas été vain. La sortie s’ouvrait enfin devant eux. Le défilé se poursuivait sous la forme d’une grande plate-forme, dominant une petite vallée encastrée dans la montagne. Plusieurs torrents sourdaient de la roche et tombaient en cascades. En d’autres circonstances, le paysage, recouvert d’un blanc linceul neigeux, aurait pu leur sembler beau.

En l’absence de Bartan, le commandement de la compagnie revenait maintenant aux plus anciens, c’est à dire aux jumeaux – Durnain et Burnain – et aux deux vétérans, Nogar et Donarg. Les Jumeaux agissaient et parlaient toujours de concert. Braves guerriers, les décisions n’étaient pas leur point fort. Bien souvent, ils s’en référaient à Nogar, comme si son statut d’apothiguerre était un gage de sagesse. De ce fait, ce dernier jouait souvent le rôle de conciliateur et de modérateur. Idaaner, bien que prêtresse naine, n’était pas autant sollicitée. Cela lui convenait car elle n’avait jamais éprouvé le besoin de diriger. De son côté, Donarg l’incontrôlable combattant restait en toutes circonstances idéal à lui-même. Il ne connaissait qu’une seule solution à un problème, le tranchant de sa hache, même si celle-ci engendrait autant de conflits qu’elle n’en résolvait. Cependant, pour l’instant, la hache du nain chauve n’était plus en mesure de donner son avis sur quoi que ce soit. L’esprit de son propriétaire oscillait encore entre la conscience et le sommeil profond.

— Le soleil ne se lèvera donc jamais ! râla Nogar en levant les yeux au ciel.
Ce dernier, impassible à sa supplique, restait désespérément caché derrière les nuages. Seuls quelques rayons faisaient de temps à autre une soudaine apparition.
— Continuons, commença l’un des Jumeaux.
— Descendons jusqu’au torrent, poursuivit son frère.
— Ils n’oseront pas nous poursuivre et nous trouverons toujours un abri une fois arrivés en bas, terminèrent-ils d’une même voix.

Nogar regarda l’étroite vallée encastrée dans la montagne qui s’offrait à ses yeux.

— C’est vrai, il existe de nombreuses grottes creusées dans les flancs de la montagne. Nous pourrions nous y cacher, répliqua-t-il. Nous avons tous besoin de repos.
Il se tourna vers ses compagnons. Isbrouck reposait toujours inconscient sur sa civière improvisée. Les autres ne valent guère mieux, songea-t-il. Néanmoins, la fatigue et le froid n’auraient pu atténuer la fierté qui se lisait dans tous les regards, la fierté du peuple nain.
— Faisons comme l’ont décidé les Jumeaux, dit-il enfin. Allons mes amis, encore un peu de courage.

Les nains reprirent leur course mais déjà les cris de gobelins semblaient se faire de plus en plus proches…

§§§

Un passage étroit partait de la plate-forme enneigée et permettait de rejoindre la vallée. Celle-ci restait leur dernier espoir. Elle était encastrée dans un massif montagneux et son accès se limitait à deux défilés. Le premier était celui par lequel les nains étaient arrivés et le second, situé à l’opposé, était celui qui devait les conduire vers la cité-mine. D’ici peu, la neige rendrait ceux-ci impraticables et de ce fait empêcherait toute tentative d’invasion. En mettant le plus de distance entre eux et leurs ennemis, les nains espéraient que les gobelins se retrouvent bloqués par des défilés obstrués. Les jumeaux ouvraient la marche. Les nains ne progressaient pas aussi rapidement qu’ils l’auraient souhaité car le chemin, par endroits, était recouvert d’une fine couche de glace. Un moment d’inattention, une glissade malencontreuse, et c’était une chute de plusieurs mètres dans le vide.

Idaaner, la prêtresse naine ralentit quelques instants son rythme. Quelque chose n’allait pas. Cette pensée s’imposa à elle. L’intuition chez le petit peuple était très développée. Leur amour des pierres leur permettait de sentir la présence de trésors, de guider les marteaux et les piques vers les zones les plus fructueuses. Les nains ne parlaient pas d’intuition mais plus facilement de flair. « J’ai flairé une bonne veine », disaient-ils souvent tout en lissant leur barbe, pour évoquer une affaire prometteuse.

La prêtresse écarta cette idée aussi vite qu’elle était venue, pour reprendre sa marche forcée. Néanmoins, le sentiment refit surface avec encore plus de force. Une onde de chaleur inonda à nouveau son front. Les manifestations du « flair » étaient variables selon les nains, un picotement au bout du nez ou à la base du crâne, une discrète chaleur au niveau du front. Contrairement aux autres nains, Idaaner ne flairait pas les filons de pierres précieuses. Comme de nombreuses naines guerrières, elle ressentait la présence d’un type particulier de danger. C’est pourquoi, contrairement à beaucoup d’autres races, les naines trouvaient plus facilement leur place au sein des rangs de combattants.

Idaaner s’arrêta. Rapidement, ses compagnons firent de même, à l’exception des jumeaux. Elle posa un genou au sol pour mieux se concentrer.
— Qu’y a-t-il, Idaaner? demanda Nogar.
— Je flaire du grabuge, répondit-elle tout simplement.
— Durnain ! Burnain ! appela Nogar.

La prêtresse Idaaner pose un genou au sol

Les jumeaux se retournèrent d’un même mouvement à l’appel de leur nom. Nogar allait leur expliquer la situation, lorsque soudain une flèche se figea dans les mailles de l’armure d’un des jumeaux. Des formes de petite taille recouvertes de neige surgirent devant eux.

— Des gobs ! Nous sommes tombés dans un piège ! cria un nain.
— Des gobs devant, des gobs derrière, la situation n’aurait pu être pire, pensa Bramor à voix haute.

Nogar regarda un bref moment le jeune nain avant de reporter son regard sur les gobelins.
— Puisses-tu dire vrai…

Les gobelins étaient là, la capuche rabattue afin de protéger leurs yeux. Ils avaient beau s’agiter, hurler dans tous les sens, les nains restaient impassibles. Ce n’étaient pas quelques flèches qui leur faisaient peur. Leurs armures et leurs boucliers étaient de trop bonne qualité pour être inquiétés par quelques traits grossiers.

— Par les saintes barbes, pourquoi personne ne réagit ? demanda Bramor. Il faut faire quelque chose ! Ce ne sont que des gobs après tout !
— Tu ne vois que des gobs pour l’instant, le coupa sévèrement son ami.
Bramor regarda ses compagnons. Tous se tenaient prêts pour l’affrontement mais semblaient attendre quelque chose.

Durnain retira négligemment la flèche, dont la pointe s’était ancrée dans les mailles de son armure. Il la fit tomber, comme si celle-ci n’était qu’une vulgaire brindille. Comme ses compagnons, ses yeux scrutaient méticuleusement le rang adverse. Finalement, son regard s’arrêta. Une forme se dégagea de la neige, juste devant les gobelins. Elle se redressa de toute sa taille. La créature devait être deux à trois fois plus grande que le plus grand des nains survivants. Elle était obèse et balourde. Sa peau verte semblait toute craquelée. Ses mains n’avaient que trois doigts, terminés par de longues griffes. Son visage recouvert de peinture de guerre était déformé par un appendice nasal atrophié et une bouche immense. Celle-ci arborait deux canines inférieures longues comme des couteaux. L’ignominieuse créature se protégeait d’une main les yeux, indisposée par la luminosité ambiante. Elle hurla sa haine aux nains et se mit en marche.

Un troll surgit de la neige

— Un troll ! cria Bramor, reconnaissant l’ignoble créature à la description qu’on lui en avait fait.
— La situation n’aurait pas pu être pire… murmura Nogar en repensant à ce qu’avait dit son jeune compagnon il y a encore quelques instants. Et bien maintenant, elle l’est, pensa-t-il.

Hormis Bramor, nul n’était surpris par cette soudaine apparition. En effet, tous savaient qu’Idaaner ne flairait pas n’importe quel danger, sinon elle aurait ressenti le géant et les gobelins dissimulés dans le défilé. Depuis que sa sœur et son frère avaient été massacrés par un troll, alors qu’elle était petite, la prêtresse avait la faculté de flairer ces derniers. À partir du moment, où elle avait dit qu’elle flairait du grabuge, cela ne pouvait signifier qu’une seule chose : un troll était dans les parages. Les trolls faisaient partie des ennemis les plus puissants des nains. Ces créatures étaient fortes mais le pire était leur capacité de régénération. Au combat, vous leur coupiez un bras et en quelques semaines le moignon donnait naissance à un nouveau membre.

L’apparition du troll fut le signal du combat. Les archers gobelins laissèrent tomber leurs arcs devenus inutiles. Hurlant de rage, ils levèrent leurs armes et coururent vers le petit groupe de nains. Ces derniers n’avaient pas besoin de se préparer pour combattre. Ils l’étaient depuis longtemps déjà. Ils étaient prêts à vendre chèrement leur vie. Tous savaient que la situation n’aurait pas pu être pire. Ils étaient bloqués par une horde de gobelins et un troll. Rien d’extraordinaire à bien y réfléchir. Dans d’autres circonstances, avec moins de blessés, cela aurait pu être un beau combat. Malheureusement, les nains avaient déjà été lourdement éprouvés par les précédents affrontements et la course dans le défilé. Le poids de la fatigue se faisait sentir. Le terrain n’était pas non plus idéal pour se battre. Le chemin qui reliait le défilé à la vallée était bordé de précipices.

— Notre chemin… s’arrête là, dirent tout simplement les jumeaux, sans même se retourner.
— Non ! cria Nogar mais trop tard.
Leur cri de guerre résonna lorsqu’ils se mirent à courir en direction de leurs ennemis ancestraux.
— Bramor ! Restons ensemble, appela Nogar. Puis à l’adresse de tous, mes frères ! Que notre sacrifice ne soit pas vain. Montrons-leur, à ces sales gobs de quel fer et de quel acier est forgé le peuple nain. Battons-nous pour Rakdur !

Le cri de guerre « Pour Rakdur ! » fut repris en cœur par l’ensemble des compagnons.

L’un des jumeaux avait laissé tomber son bouclier dans sa course. Il tenait maintenant sa hache avec ses deux mains et lui faisait décrire de larges moulinets. Son frère se tenait à ses côtés, pour protéger ses flancs à l’aide de son propre bouclier. Les gobelins s’écartaient de leur chemin mais certains, peut-être parce qu’ils étaient éblouis par les premiers rayons de soleil, pas assez rapidement pour éviter les coups dévastateurs. Les jumeaux n’avaient que faire des petites créatures. Seul le troll les intéressait. S’ils arrivaient à le terrasser, les couards de gobelins s’enfuiraient peut-être, permettant alors au groupe de s’échapper.

Durnain et Burnain attaquent le troll

Nogar et Bramor, quant à eux, étaient dans une situation difficile. Le vétéran avait dû abandonner le nain chauve à son jeune ami, pour mieux se battre. Bramor utilisait son bouclier pour protéger son compagnon inconscient. Libéré de toute entrave, Nogar frappait de son lourd marteau, encore et encore.

— Tiens, prends ça sale gob ! Et encore ça ! criait-il à chaque fois que son arme portait. Ça, c’est en l’honneur du Rakdur !

L’apothiguerre donnait l’impression d’être partout à la fois. Bramor vivait le combat au même titre que son ami. L’avertissant du danger, lorsque des gobelins tentaient de le prendre à revers.

Quand l’ennemi arrivait à percer la ligne de défense du nain, celui-ci disait à Bramor : « Ils sont pour toi ceux-là. Comme cela, personne ne m’accusera de tout garder pour moi ». Les gobelins avaient alors la désagréable surprise d’être accueillis à coups de hache. L’entraînement régulier et le baptême du feu avaient endurci Bramor. Ils avaient fait de lui un combattant.

— A moi ! cria une voix féminine.

Nogar chercha Idaaner sur le champ de bataille. Il la trouva finalement en fâcheuse posture. Elle était entourée de nombreux adversaires, telles des hyènes rassemblées autour de leur proie. Son armure tâchée de sang témoignait des sérieuses blessures qu’elle avait déjà subies. Le vétéran regarda Bramor et son ami inconscient allongé sur le sol. Il était déchiré entre son devoir de protéger le jeune nain et de porter secours à sa sœur d’armes.
— Vas-y Nogar, je m’en sortirai bien tout seul !
— Fais attention à toi, mon jeune frère. Laisse-m’en quelques-uns pour mon retour.

Nogar se fraya un chemin à coups de marteau vers son amie. Insensible aux coups et à la fatigue, ses bras frappaient inlassablement. Lorsqu’il eut rejoint la prêtresse, il fit tournoyer son arme au-dessus de sa tête, forçant l’ennemi à reculer jusqu’à former un cercle autour de lui. Mais il était déjà trop tard, Idaaner était étendue sur le sol. Le nain se pencha au-dessus de son amie.
— Idaaner, relève-toi ! C’est moi Nogar. Allez encore un peu de courage.
Son visage n’exprimait que la sérénité. Aucune parole ne sortit de sa bouche ensanglantée. Il n’en sortirait plus jamais. L’apothiguerre ne put retenir un cri.
— Nooooooooon !

Nogar part au secours d'Idaaner

Les gobelins profitèrent de ce moment pour se lancer sur leur proie. Mal leur en a pris, les coups du guerrier nain redoublèrent d’ardeur. Il en pleuvait, comme autant de gouttes tombant du ciel sur les montagnes du Rakdur au printemps. Les yeux secs, la barbe serrée entre les dents, les lèvres psalmodiant une prière muette, ses bras tels des automates frappaient encore et toujours.

Peu de nains étaient encore debout mais Bramor en faisait partie. Lui, la jeune recrue, tout juste sortie de la forge, se battait dorénavant comme un lion. Il n’avait rien à envier aux autres combattants. A ses pieds reposait toujours le nain chauve inconscient.

— Par ma barbe naissante, Donarg mon ami… Pourquoi n’es-tu donc pas avec nous pour ce dernier combat ? Tu aurais eu ta part d’adversaires.

Nogar ne voyait plus les jumeaux. Eux aussi avaient dû succomber mais au moins ils avaient rempli leur mission car il n’y avait nulle trace du troll. Les dieux accueilleraient à leur table deux nouveaux Poingvaillant, pensa-t-il. Une violente douleur dans la colonne vertébrale le ramena à la réalité.

— Tiens bon Bramor, j’arrive, cria-t-il.

Le vétéran tenta alors de se percer un nouveau passage à travers les gobelins. Mais ses coups se faisaient moins précis et moins forts. Son esprit enregistrait bien que son corps encaissait des chocs mais rien n’aurait pu l’arrêter. Le sang coulait de sa cotte de mailles. Chaque pas qui le rapprochait de son ami lui valait une nouvelle blessure.

Brutalement, Nogar fut repoussé sur le côté. Ses assaillants l’avaient pris à revers. Je suis trop près du précipice, lui dit son esprit mais Nogar n’avait d’yeux que pour Bramor. Il tenta une manœuvre risquée. Il se jeta de côté, réussit à abattre un adversaire de plus. Puis se retourna pour affronter le suivant. Lorsque soudain un coup le cueillit au genou, faisant un bruit mat de coquille de noix qui se brise sous le pressoir. Le nain perdit l’équilibre et s’étala dans la neige verglacée. Tombé trop près du précipice, son corps glissa dans le vide. Sa dernière vision fut celle des gobelins qui le regardaient tomber. Puis ce fut le trou noir, le silence. Le combat était terminé. La neige se mit de nouveau à tomber.

Nogar glisse dans le vide sa dernière vision des gobelins

Nogar tombe

Nogar allongé dan s la neige

A suivre…

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Résoudre : *
33 ⁄ 11 =