Roman : La compagnie des nains – chapitre 8

24 Juil 2020 | La compagnie des nains

Le sacrifice

Les nains s’étaient regroupés en cercle autour de Bartan, qui comme à son habitude dirigeait les opérations. Les plus valides faisaient un rempart de leur corps. Ils surveillaient les parois du défilé, à la recherche de toute menace, prêts à affronter un nouvel assaut. Les blessés avaient été rassemblés au centre du cercle protecteur et Idaaner leur dispensait les premiers soins. Ils avaient à peine rejoint leurs frères que Nogar laissa Donarg à la charge de Bramor.

— Occupe-toi de lui, lui dit-il. Je vais porter main forte à Idaaner.

La compagnie présentait de nombreux blessés. Vu l’urgence de la situation, les cataplasmes d’herbes et les bandages ne seraient pas suffisants. Les nains devaient pouvoir repartir rapidement, s’ils voulaient s’en sortir vivants. Idaaner et Nogar durent recourir à leurs dons d’apothiguerre sur les blessés. Les deux nains adressèrent des prières muettes à leurs dieux, pour que le pouvoir curateur coule à travers leurs mains et guérissent les corps. Le miracle eut lieu. Soignants et soignés s’auréolèrent bientôt de lueurs scintillantes alors que la magie opérait. Les fractures se réduisirent spontanément. Les plaies se refermèrent toutes seules. Les hématomes disparurent sous leurs doigts. De telles guérisons miraculeuses étaient toujours spectaculaires, « un cadeau des dieux », comme le disait Idaaner mais épuisaient énormément ceux qui servaient à véhiculer la puissance divine.

De son côté, comme le lui avait demandé Nogar, Bramor s’était occupé de Donarg. Il avait allongé le nain chauve par terre et lui avait ensuite lavé le visage avec un peu d’eau. Le nain était revenu à lui quelques instants seulement, le temps de bougonner et réclamer qu’on le laisse affronter le géant.

Bartan ne pouvait que constater l’ampleur des dégâts. Ses frères s’étaient bien battus, comme l’attestait le nombre de cadavres ennemis jonchant le sol. Les gobelins avaient versé un lourd tribut. Néanmoins, le bilan n’était pas en leur faveur. En effet, malgré les soins miraculeux dont avaient bénéficié ses compagnons, plusieurs n’étaient plus en mesure de se battre. Certes, les plaies ne saignaient plus et les blessures s’étaient refermées mais les blessés avaient besoin de repos.

Il fit le compte de ses forces. Isbrouck était trop faible pour pouvoir marcher à nouveau. Il faudrait bien deux nains, pour le porter. Une civière avait été improvisée à cet effet, à l’aide de boucliers, de deux lances et de cordes. Donarg était dans le coma et le resterait encore pendant plusieurs heures. Néanmoins, tous lui devaient l’exploit d’avoir terrassé le géant. A lui tout seul, il avait réussi à influencer le cours de la bataille mais maintenant il n’était plus possible de compter sur lui. La rage guerrière qui sommeillait en lui était sa force mais aussi sa faiblesse.

Idaaner et Nogar étaient épuisés par leurs miracles répétés. Bramor avait été épargné mais uniquement parce qu’il était sous la protection de deux vétérans. Bien que jeune recrue, il se battait déjà bien. Les Jumeaux, Burnain et Durnain, avec leurs techniques de combat en duo, restaient l’un de ses meilleurs atouts. Ses compagnons étaient certes mal en point mais tiendraient le coup.

Bartan passa ainsi en revue tous les membres de la compagnie. Après plusieurs minutes de réflexion, il prit enfin la parole.
— Nous devons absolument sortir du défilé et ce le plus vite possible. Les gobs ne vont pas mettre longtemps pour se rendre compte de notre état. Une fois qu’ils se seront ressaisis, que leurs chefs leur auront botté l’arrière-train, ils vont redonner l’assaut. Nous allons nous séparer en trois groupes. Les Jumeaux, vous prendrez la tête. Les blessés resteront au centre, avec Isbrouck au milieu. Les autres formeront l’arrière-garde avec moi.

§§§

La petite troupe reprit son chemin. La sortie était enfin très proche. Ils ne l’avaient pas encore atteinte que déjà les cris de guerre des gobelins se faisaient de nouveau entendre. Le vacarme produit par les armes choquant leurs petits boucliers, suivait un rythme frénétique et répété. Il ne cessait de se rapprocher et laissait présager un nouvel assaut telle une oraison funèbre. Les nains accélérèrent tant bien que mal leurs pas. La sortie n’était plus qu’à quelques centaines de mètres. Le jour commençait enfin à se lever. Ils se réjouirent car avec l’arrivée du soleil, les gobelins devraient trouver un refuge et cesseraient de les pourchasser. Le vacarme cessa soudainement. Les nains s’arrêtèrent quelques instants, à l’écoute de tout nouveau bruit. Rien, puis brutalement des hurlements déchirèrent le silence. Les premiers gobelins étaient en vue. Les nains ne pouvaient guère aller plus vite, chargés comme ils l’étaient avec leurs blessés. Il n’y avait plus aucun doute, ils allaient se faire rattraper. Bartan organisa la riposte.
— J’ai besoin de volontaires pour rester à l’arrière, avec moi, demanda-t-il. Les autres profiteront du répit pour quitter le défilé et se mettre à l’abri.

Il n’y eut aucun moment d’hésitation, plusieurs nains prirent position devant leur chef. Tous avaient parfaitement conscience des conséquences de leur choix car ce n’était pas un acte de bravoure mais de sacrifice. Ils donnaient leurs vies, pour permettre à leurs frères de s’enfuir. Ils devenaient des Poingvaillant. Leurs noms seraient alors gravés sur le Pilier des Souvenirs dans la grande salle du Trône à Rakdur, à côté de ceux qui avaient souffert et offert leur vie pour le peuple nain.

Sam Poingvaillant était un valeureux guerrier nain, qui vécut il y a plusieurs siècles. Lui et ses frères étaient assaillis par une bande de gobelins, appuyée par des trolls. La situation était catastrophique et les nains avaient décidé d’abandonner leur Rak, envahi par l’ennemi.

Poingvaillant s’était alors posté devant l’entrée du couloir d’évacuation. Il était trop étroit pour laisser passer deux personnes de front. Il avait juré que, lui vivant, nulle face verte, bleue ou de quelque couleur que ce soit, ne franchirait le passage. Fidèle à sa promesse, il se battit comme un lion. Il retint suffisamment l’ennemi.

Ses camarades avaient décidé de lui signaler par le chant d’un cor, le moment où tous seraient à l’abri. Quand Sam Poingvaillant l’entendit, il frappa de son lourd marteau sur l’un des panneaux du mur. Ce dernier actionna un piège préparé à cet effet depuis plusieurs jours. D’énormes rochers s’effondrèrent et sellèrent le tunnel d’évacuation.

Ses frères étaient sauvés, les faces-vertes ne pourraient jamais les suivre. Plus tard, les nains revinrent en force reprendre leur Rak. Les gobelins et leurs alliés les trolls avaient évacué les lieux. Il n’avait rien trouvé à piller car les couloirs permettant d’accéder aux salles les plus importantes s’étaient eux aussi écroulés. Les nains réaménagèrent les galeries, à la recherche de la dépouille de Sam Poingvaillant.

Ils finirent par la retrouver à quelques mètres du tunnel d’évacuation. Le corps percé de toutes parts, les yeux ouverts et le visage tourné vers l’ennemi. Ses funérailles furent grandioses car elles étaient celles d’un héros. Depuis, tout nain qui se sacrifie pour sauver ses frères gagne le titre de Poingvaillant, afin d’honorer sa mémoire.

— Occupe-toi bien de Donarg, dit Nogar à Bramor, alors qu’il laissait son jeune ami soutenir seul le poids du nain chauve, pour prendre sa place avec les autres, comme Poingvaillant. Dis à Dulnaem, que je pense très fort à elle, termina-t-il en lui serrant le bras. Prends soin de toi et…
— Non, pas toi !
Il se retourna, c’était Bartan qui avait parlé.
— Non, Nogar. Tu es lié par une promesse, celle de t’occuper de Bramor et de le ramener sain et sauf chez son père dans notre cité-mine du Rakdur. Tu dois rester et veiller sur lui. Et puis, Donarg ne va pas tarder à se réveiller, il faudra bien quelqu’un pour l’empêcher de faire des idioties. Avec les Jumeaux, prends la tête de la compagnie, et ramène tous nos frères chez nous. Fialar, pars devant toi aussi. Ta femme est enceinte. Je suis sûr que ta fille ou ton fils sera heureux de tirer la barbe de leur père. Bartan refusa ainsi plusieurs compagnons, qui s’étaient portés volontaires.

Finalement, il ne restait plus que cinq nains, à ses côtés, pour retenir les gobelins. Les autres avaient repris leur course vers la sortie du défilé, les valides soutenant les estropiés.

§§§

Les gobelins étaient maintenant tout proches. Bartan et ses cinq compagnons les attendaient de pied ferme.

— Des folgobs ! hurla l’un des nains.

La fatalité semblait les poursuivre. Voilà pourquoi les gobelins continuaient à attaquer alors qu’il commençait à faire jour. La situation était encore plus désespérée.

Les folgobs étaient des gobelins rendus déments par l’ingestion de décoctions mises au point par des chamans. Elles étaient concoctées à partir d’herbe des montagnes et de champignons hallucinogènes. Les gobelins ayant ingéré un tel breuvage, ne connaissaient plus la peur ni la douleur. L’hésitation avait fui définitivement leur esprit. Ils ne ressentaient plus ni la morsure du soleil ni celle du froid. La potion accélérait aussi leur métabolisme et les hormones libérées en grande quantité dans leur corps, décuplaient leur force et leur vitesse.

Les chamans choisissaient eux-mêmes ceux qui bénéficieraient du breuvage. Les élus étaient fermement maintenus ligotés. La mixture leur était administrée contre leur gré. Une fois sous les effets de cette drogue, les liens étaient rompus. Devenus fous, ils arrachaient leurs vêtements et couraient à moitié nus droit devant eux. Surtout, ils frappaient sans relâche ceux qui par malheur se trouvaient sur leur chemin. Il fallait donc les orienter dans la bonne direction car il n’était pas rare qu’ils s’en prennent aussi aux membres de leur clan.

Les folgobs hurlaient sans cesse. Les gobelins, ainsi transformés, devenaient des adversaires redoutables. Même s’ils n’utilisaient pas d’arme, leurs griffes et leurs crocs pouvaient s’avérer redoutables. Le regard effrayant, devenus insensibles aux attaques, ils pouvaient même continuer à se battre quelques instants après avoir été mortellement frappés. Amputés d’un membre, ils pouvaient encore se relever et retourner au combat, telles des machines de guerre vivantes. Par contre, il est rare qu’ils survivent à une telle expérience. Ils s’écroulaient habituellement au bout d’un certain temps, morts d’épuisement.

La langue pendante, la bave dégoulinant de leurs petites dents pointues, le regard fou, les folgobs se ruaient vers l’arrière-garde naine en hurlant. Ils étaient suivis de leurs frères, la capuche remontée sur la tête et descendant sur leurs yeux, pour se protéger des rayons du soleil et de l’éblouissement de la neige. Les nains savaient qu’ils ne pourraient tenir longtemps face à de tels adversaires. Ils réajustèrent leurs armures, qui bien qu’exceptionnelles ne se révéleraient qu’une faible protection contre de telles créatures. Ils levèrent bien haut leurs boucliers et tinrent fermement leurs armes, prêts à recevoir la charge ennemie. Parmi les cinq nains restés avec Bartan, un avait conservé une arbalète. Il put lancer deux carreaux avant que les folgobs ne soient sur eux.

§§§

Seul un carreau toucha sa cible et la transperça de part en part, sans pour autant la ralentir. Les Poingvaillant encaissèrent la charge des folgobs. Deux nains tombèrent submergés par le nombre. Un seul réussit à se relever. Le second se débattait contre les déments, qui cherchaient à le mordre et à le démembrer. La voix de Bartan s’éleva alors au-dessus des hurlements. Elle fut reprise rapidement en cœur par ses compagnons. Ils chantaient d’anciennes chansons de geste Lorundir, vantant le courage, la force et l’endurance du peuple nain face à l’adversité.

Un deuxième nain s’effondra dans la neige, son casque roulant près de lui. Alors le cœur des voix se fit plus puissant et le combat inégal continua. Les nains tournaient autour de leurs ennemis, esquivant leurs coups pour mieux riposter ensuite. Un folgob, le corps déjà percé par un carreau, s’écroula enfin. Pour chaque dément tombé, deux autres venaient le remplacer. Mais les nains continuaient le combat sans faiblir. La chanson de geste Lorundir racontait maintenant comment le nain Ymirgar avait forgé son marteau, en faisant fondre une étoile tombée du ciel dans le feu d’un vieux volcan, et comment il s’en était servi pour écraser le chef gobelin d’une puissante tribu.

Un troisième nain tomba. Ses mains s’agitèrent quelques instants encore, comme si elles cherchaient à fouiller la neige, pour toucher une dernière fois la terre profondément enfouie. Ses frères chantèrent avec encore plus d’ardeur pour honorer sa mémoire. La chanson de geste Lorundir suivante racontait comment les nains chérissaient la montagne, et en avaient fait leur demeure depuis l’aube des temps. Comment ils travaillaient la pierre, la façonnaient, la taillaient, toujours avec le même souci de perfection. Leur lutte contre le peuple gobelin, qui cherchait à leur voler leurs tunnels, leurs trésors et leur vie.

Un folgob se rua sur le quatrième nain. Celui-ci se pencha en arrière au dernier moment pour esquiver le coup. Puis, il leva sa hache pour l’abattre dans le dos exposé de son adversaire. Seul un son mat témoigna de la violence du choc. Le nain n’avait pas eu le temps de finir son geste, qu’une nuée de gobelins déments l’avait écrasé sous son poids. La neige se teinta de rose, là où le nain s’enfonça. Il n’avait pas été assez rapide.

Bartan et le dernier Poingvaillant se tenaient maintenant dos à dos, se protégeant mutuellement. Le chant Lorundir était faible, comme s’il touchait à sa fin. La chanson de geste racontait l’histoire d’un nain qui mourut au combat sans avoir revu ses enfants et comment les dieux lui accordèrent la faveur de revenir à la vie, le temps nécessaire pour leur enseigner l’art de la forge et le travail des ciseaux à pierre.

Les folgobs continuaient leurs assauts mortels mais semblaient frapper au hasard, comme s’ils affrontaient des adversaires invisibles. Les gobelins, protégés des discrets rayons du soleil derrière leur capuche, gardaient leurs distances. Ils préféraient rester éloignés de leurs redoutables frères, qui dans leur état actuel, n’étaient pas en mesure de faire la différence entre ennemis et amis. La ronde se ralentit peu à peu, puis s’arrêta enfin. Les folgobs s’écroulèrent d’épuisement les uns après les autres, le visage figé dans un rictus d’extase. Ce fut le signal tant attendu, leurs frères chargèrent. Les deux nains, blessés, exténués, furent submergés par le nombre. Le chant Lorundir se tut définitivement, remplacé par les cris suraigus de jouissance des gobelins.

A suivre…

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