Roman : La compagnie des nains – chapitre 4

26 Juin 2020 | La compagnie des nains

Un choix à faire

Lur le chemin du retour au campement, Nogar ne dit pas un mot. Il marchait la tête perdue dans ses pensées.

— A quoi penses-tu Nogar ? demanda le jeune nain brisant le silence.
— Hum… répondit son ami comme à l’accoutumée.
— Hum quoi ?
— Il y a quelque chose qui me chiffonne…
— Dans l’attaque contre les gobs ?
— Non… dans leur présence dans nos montagnes. Il y a toujours eu des gobs dans les montagnes mais là c’est différent. Je ne sais pas pourquoi. En fait, ils étaient trop nombreux pour des exilés. Il est habituel que des gobs se disputent. Ceux qui sont vaincus sont soit éliminés, parfois même mangés par leurs compagnons, soit ils ont la vie sauve et sont bannis. Là, une vingtaine cela fait tout de même un paquet de gobs. D’un autre côté, ils étaient trop peu nombreux pour constituer une véritable armée. Et puis ils avaient parmi eux un chaman. C’est ça qui est bizarre. Pourquoi un chaman les accompagnait-il ?
— C’est peut-être un exilé lui aussi ? glissa le jeune nain.
— Non, grâce à leur magie, ce sont des individus très respectés. Les chamans ne quittent jamais la protection de leur tribu sans raison, et encore moins pour accompagner des exilés. Par contre, ils sont toujours présents lorsqu’il y a une coulée verte. Je me demande si ce n’était pas simplement l’avant-garde d’une armée plus puissante ?
— Une coulée verte ?
— Oui, les gobs vivent habituellement en de petites tribus rivales. Ils passent leur temps à se combattre et à s’entretuer. Parfois néanmoins, un gob plus intelligent ou tout simplement plus fort que les autres sort du lot. Et là, c’est le début des ennuis. S’il réussit à rallier plusieurs tribus de gobs et à remporter quelques victoires, même insignifiantes, c’est la catastrophe. L’ensemble des tribus s’unissent autour de lui pour déferler sur tout ce qui vit. Ils ravagent, saccagent tout en quelques jours, d’où le terme de coulée verte. Tu vois les gobs sont couards. Par contre, c’est fou ce qu’ils peuvent devenir courageux lorsqu’ils sont en masse. Lorsqu’ils sont nombreux, ils n’ont plus peur de rien.
— Tu as souvent combattu des gobs, Nogar ?
— Hum… pas assez pour en être encore lassé répondit le vétéran. Puis, il n’y a pas que les gobs. Ces derniers ont la fâcheuse tendance à s’acoquiner avec des trolls, des géants et autres individus fort peu fréquentables. Ils ne sont peut-être pas très intelligents mais cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas s’en méfier. Ils peuvent se montrer diaboliquement rusés lorsqu’ils le veulent. En plus, ils se reproduisent encore plus vite que les « longues jambes », ce qui fait qu’ils peuvent submerger n’importe quelle race.
— J’ai toujours entendu dire que les gobs étaient nos ennemis ancestraux. Nombre de leurs affronts sont d’ailleurs gravés sur le Pilier de la Rancune dans la salle du trône au Rakdur. Sais-tu pourquoi?
— En fait, bien que nous soyons différents, nous voulons la même chose. Nous sommes concurrents sur deux points : la nourriture et l’espace. Ainsi depuis que les nains et les gobs vivent sur terre, ils se combattent. Nous vivons dans les montagnes et les ressources sont rares. De même, les gobs cherchent à envahir les galeries de nos cités pour s’y installer et piller nos trésors. Contrairement à nous, ce ne sont pas des bâtisseurs. La seule chose qu’ils savent faire c’est détruire. Donc effectivement, notre haine est ancestrale. Je dirais même plus viscérale. Si tu mets un nain et un gob au même endroit, tu peux être sûr qu’ils finiront par s’entretuer.

§§§

Le retour des petits guerriers victorieux se fit sans encombre. Ils retrouvèrent leurs compagnons, restés pour surveiller le campement.

Donarg fut enfin déchargé de son prisonnier, ce qui ne l’empêcha pas de ruminer tout le reste de la soirée. Comment avait-on pu lui faire ça, à lui ? L’hydromel étant épuisé depuis plusieurs jours déjà, cela n’arrangea en rien sa mauvaise humeur. « Comment voulez-vous que je fasse passer la poussière dans ma gorge après cette journée » pesta-t-il ou encore « Comment voulez-vous fêter une victoire sans hydromel ou bière ! Sans alcool, ce n’est pas une belle victoire ! ». Il promit d’ailleurs qu’il ne partirait plus en mission sans une barrique d’hydromel. Ses camarades tentèrent de lui expliquer qu’il aurait du mal à utiliser sa hache à deux mains, tout en portant sa barrique. Il ne voulut rien entendre. De méchante humeur, il s’isola.

Toutefois, l’absence d’hydromel ne gêna pas les autres nains. Ils fêtèrent leur victoire sur les gobelins à grand renfort d’herbe à pipe. Ils veillèrent tard dans la nuit, racontant à tour de rôle leurs exploits, puis ceux de leurs aïeux, et finalement ceux de leurs dieux contre leurs ennemis. La garde fut néanmoins doublée, « sait-on jamais » expliqua Bartan. Quant à Bramor, il s’endormit rapidement, rêvant à ses futures prouesses guerrières grâce auxquelles moult géants et encore plus de gobelins trouveraient la mort, terrassés sous les coups de sa hache.

Au matin, le froid n’avait pas tari la bonne humeur sur les visages. Les petits êtres se réunirent afin de discuter de la conduite à tenir. En effet, bien que Bartan soit le chef de l’expédition, la majeure partie des décisions était discutée en commun. Le conseil portait sur le fait de savoir s’il fallait continuer plus en avant ou retourner prévenir la cité-mine du Rakdur de la présence si proche de gobelins. La discussion allait bon train lorsque le conseil fut rapidement interrompu par des cris.

— Le prisonnier s’est échappé !
Bartan se dressa aussitôt.
— Quoi ? Comment ça il s’est échappé ?
— Oui. Il a profité de l’obscurité pour s’enfuir ! On n’a retrouvé que ses liens, répondit l’un de ses compagnons.
— Quels étaient ceux qui étaient chargés de sa garde ? demanda Bartan.
— Les Jumeaux !

Tous les regards convergèrent vers deux nains qui se ressemblaient comme deux gouttes d’eau. C’étaient de vrais jumeaux. Pour compliquer les choses, ils étaient habillés de façon identique. « C’est normal », disaient-ils à l’unisson lorsqu’ils étaient interrogés sur leur similitude vestimentaire, « Nous avons exactement les mêmes goûts c’est donc normal que nous choisissions les mêmes choses. »

Les jumeaux nain Durnain et Burnain

Les jumeaux étaient très rares chez les nains et les frères Durnain et Burnain étaient l’une de ces exceptions. Ils étaient inséparables. Si l’on voyait l’un, on pouvait être sûr que l’autre était dans les environs et qu’il allait arriver dans la minute suivante. Ajouté au fait que, nul n’arrivait à les différencier y compris leur mère, leurs compagnons avaient pris finalement l’habitude de les appeler simplement « les Jumeaux » et ils avaient accepté ce surnom. Là où leur grande similitude était la plus spectaculaire, c’était au combat. Deux corps qui combattaient comme un seul. Maints combattants en avaient fait la cruelle expérience.

— Que s’est-il passé ? interrogea Bartan
— Nous avons été trahis, répondirent à l’unisson les deux petites créatures. Nous l’avons surveillé toute la nuit. Il a toujours été là et puis ce matin … pouf … il n’était plus là.
— Comment ça il n’était plus là ?
— Oui, il n’était plus là. Il s’est volatilisé devant nos yeux et ses liens étaient défaits.
— Je pense savoir ce qui s’est passé, dit Nogar. Je ressens des résidus de magie, là où il était retenu. Je pense qu’il a réussi à briser ses liens durant la nuit. Puis, il a utilisé sa magie pour créer une illusion à son image. Ce fut ensuite pour lui un jeu d’enfant de tromper les jumeaux et de s’enfuir. Ce matin, l’illusion s’est dissipée et avec elle le corps de notre hôte. Il doit être loin maintenant. À l’heure qu’il est, s’il a des congénères à proximité encore vivants, il doit les avoir rejoints.
— La question est donc toujours la même, même si la situation a changé, reprit Bartan. Faut-il continuer ou rebrousser chemin vers notre cité-mine du Rakdur ?

Le shaman s'est échappé

La discussion reprit de plus belle, chacun donnant son avis à tour de rôle :
— Le problème est que l’hiver arrive et que nous sommes à plusieurs semaines de marche de notre cité. Nous aventurer plus loin à la poursuite de ce sale gob pourrait s’avérer dangereux.
— Il faut le retrouver ! Hors de question de laisser un ennemi derrière nous !
— Il est peut-être allé rejoindre les autres. Je vous rappelle que nous ne connaissons même pas leur nombre exact !
— Bah ! Ce n’est pas une bande de petits gobs qui va nous faire peur, rétorqua Donarg en levant sa hache bien haut. De toute façon, depuis le début, moi je vous avais bien dit qu’il fallait se débarrasser de cette vermine puante. Si vous ne voulez pas y aller, moi j’irai seul. Il sent tellement mauvais que je pourrais le suivre à l’odeur.
— C’est vrai qu’avec ton nez tu n’aurais aucun mal à le retrouver, lâcha l’un de ses compagnons.
La réponse du nain chauve au crâne tatoué fut immédiate.
— Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? Il est très bien mon nez. Ah… j’ai compris, vous êtes tous jaloux. Je vous comprends quand je vois les vôtres.
— Bon, cela suffit maintenant ! La voix de Bartan s’éleva au-dessus de toutes les autres et des rires. Nous retournons dans notre cité-mine du Rakdur. De toute façon, l’hiver arrive. Avec les chutes de neige, les voies de communication seront en partie coupées. S’il y a des gobs aux frontières nord, ils ne pourront rien tenter avant le printemps prochain. Cela nous laissera le temps d’organiser une expédition punitive. Pas la peine de risquer de tomber dans un piège. Surtout, je vous rappelle que nous avons un jeune novice dans nos rangs, continua le chef en désignant Bramor (ce dernier ne fut pas très enthousiasmé de devenir le point central de la conversation et surtout que l’on insiste ainsi sur sa jeunesse). J’ai l’impression que certains oublient que dans ces conditions, on ne peut pas se lancer dans une guérilla. D’autre part, il est hors de question de scinder notre groupe. Donc tout le monde rentre.

Comme pour confirmer les paroles du chef de l’expédition, la neige commença à tomber. D’abord quelques flocons puis plus drue, recouvrant le paysage et les petits hommes d’un fin voile blanc. Les nains commencèrent à replier le campement, l’âme en peine. Il est vrai. Il n’est jamais bon d’abandonner ainsi le terrain à l’ennemi, quel qu’il soit, encore plus si celui-ci est un gobelin.

§§§

Bramor se rapprocha de Nogar.
— Qu’en penses-tu ?
— Hum…
— Par la barbe de ma mère, que penses-tu de ce repli ?
— Je n’aime pas laisser un ennemi derrière moi prêt à me poignarder, aussi épaisse que puisse être mon armure. J’ai un mauvais pressentiment mais Bartan a probablement raison. Mieux vaut rentrer à la cité-mine, maintenant, plutôt que de se retrouver piégés avec les cols fermés et une horde de gobs à nos trousses.

La neige continuait toujours à tomber et Nogar secoua les flocons qui s’étaient déposés sur sa barbe, ne réussissant à déloger que les derniers.

Il commence à neiger dans les montagnes du Rakdur

— Tu sais, avec ta barbe devenue blanche tu ressembles un peu à Guttar Barbepiquante.

Guttar Barbepiquante était le nain le plus âgé du Rakdur et certains l’appelaient tout simplement l’Ancien. Il était très respecté car en plus d’être d’un âge vénérable, il était aussi le Grand Prêtre du Culte. Guttar Barbepiquante était réputé pour conserver son calme, quelques soient les circonstances, et pour dispenser toujours de sages conseils. Il avait le visage ridé par les années et sa barbe et ses cheveux étaient aussi blancs que la neige. Seuls ses yeux avaient conservé la flamme qui avait animé sa jeunesse mouvementée. Comparer Nogar – un simple apothiguerre – à Guttar Barbepiquante – le Grand Prêtre du Culte – était une boutade dans la bouche de Bramor mais un compliment aux oreilles de Nogar.

— Ne te moque pas ainsi de l’Ancien ! lui répondit Nogar. Pour la peine, Donarg s’occupera de toi dorénavant !
— Donarg ?
— Oui Bramor… tu combats avec une hache, alors que moi, cela fait de nombreuses années déjà que je n’utilise plus que le marteau. Donarg est un fier guerrier, qui manie la hache mieux que personne. Il pourra t’apprendre les subtilités du maniement de cette arme. Sais-tu que dans un combat, ce sont souvent ces petites subtilités, qui font la différence ?

Naturellement, lorsqu’on parle d’un nain on finit toujours par en voir la barbe. Le guerrier chauve au crâne tatoué se rapprocha des deux compagnons.

— Enfin Nogar ! Tu t’es décidé à laisser le petit jeunot entre les mains d’un vrai guerrier (le nain chauve se tourna ensuite vers Bramor). Tu vois, mon garçon, le marteau c’est bien quand tu travailles la forge. Tu martèles le métal et il prend forme sous tes coups, comme nous les nains, nous sommes nés sous les coups de marteau de notre dieu. Mais au combat, quelle forme veux-tu donner à ton adversaire ? Aucune. Un marteau c’est bien utile pour rajouter quelques articulations mais ce n’est pas une arme de vrai guerrier. Laisse donc ça aux apothiguerres et aux forgerons.

Le vétéran pour étayer ses dires leva et exhiba sa hache à deux mains, il est vrai impressionnante. Il commença un long monologue sur l’art du combat avec une hache.

— Cela mon garçon, tu vois, ça c’est une arme ! Avec ça tu peux trancher, décapiter, j’en passe et des meilleures. Au moins, tu vois le sang de tes adversaires couler. Parce qu’avec le marteau, tu ne sais jamais si le gob qui gît par terre, gît parce qu’il est sonné ou parce qu’il simule. Je n’ai pas la prétention de rivaliser avec notre bon roi Darik Gardesanglante mais s’il n’avait pas pris ce surnom il serait devenu le mien !
— Donarg ! Je ne t’ai pas demandé de lui enseigner ta philosophie martiale mais le maniement de la hache ! Et je suis à ta disposition pour te montrer qu’un marteau fait aussi bien …
— N’écoute pas ce grincheux mon enfant, continua le vétéran. Tu vois ce qu’il y a de bien avec une hache, c’est qu’à la fin du combat, après avoir bien coupé et tranché, il y a toujours plus de morceaux par terre, qu’il n’y en avait debout au début, dit-il en terminant sa phrase avec un rire tonitruant.

A suivre…

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